L’infotainment assassine-t-il le journalisme ? | Horizons médiatiques

Tous les jeudis soir, sur la chaîne de télévision Radio Canada, le super-héros de l’information Infoman dépoussière le journalisme. Armé de son micro bleu, Jean-René Dufort dévoile une vision pimentée de l’actualité. L’émission consiste à souligner et dénoncer les incongruités politiques à grand renfort d’humour. La recette fonctionne depuis maintenant 15 ans mais demeure plus que jamais actuelle puisqu’elle a permis à l’émission de remporter le Prix de la meilleure série humoristique à la télévision en 2014.

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L’ère des super-héros de l’information

Entre divertissement et information, enquête et observation, il est difficile de qualifier justement une émission telle qu’Infoman. Le vide sémantique qui existait pour qualifier ces émissions qui relèvent à la fois de l’information et du divertissement a été comblé dans les années 1990 en France par la création du terme d’infotainment (ou info-divertissement au Québec). Toutefois, la question de leur valeur journalistique se pose encore aujourd’hui. Comme le soulignait le Conseil de Presse du Québec (CPQ) dans son magazine de juin 2012, « Depuis qu’Infoman, personnifié par l’inégalable Jean-René Dufort, a fait sa première entrevue, la question est de savoir si notre super-héros national de la satire est un journaliste – ou pas. » Certains affirment en effet avec certitude que les programmes d’infotainment n’ont rien à voir avec le journalisme.

 

Une question sémantique

Parmi ces détracteurs, on trouve la Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec (FPJQ). En 2012, elle refuse l’adhésion de Jean-René Dufort – qui anime alors une autre émission satirique, La fin du monde est à 7 heures. Elle lui retire alors sa carte de presse sous prétexte qu’il n’effectue pas un travail de journaliste. Quelque temps après, l’ex-journaliste confie au Magazine du CPQ que « ça fait partie du fantastique flou de ce qu’est un journaliste ou pas. […] Il n’y a jamais eu de définition précise. […] Il y a un travail à faire mais honnêtement c’est comme savoir si Dieu existe, on ne le saura jamais ! ». En guise de réponse, Michel C. Auger, chroniqueur au Journal de Montréal et président de la FPJQ explique à Jean-René Dufort qu’ « il y a une différence fondamentale entre l’actualité et le journalisme. L’actualité, c’est du matériel qui appartient à tout le monde ; le journalisme, c’est une activité qui est soumise à des règles ». Ainsi, l’actualité, c’est-à-dire l’information brute, n’est pas du journalisme.

 

Le phénomène de désinformation

Or aujourd’hui, nous vivons dans une « société de l’information », comme l’avait prédit le quotidien Le Devoir en 2005. En effet il y a dix ans, le journaliste Raymond Corriveau, alors président du Conseil de Presse du Québec, met le monde journalistique en garde : « Là où un questionnement s’impose, c’est dans le phénomène d’attraction des auditoires [qui fonctionne] en utilisant un amalgame parfois douteux d’information et d’amusement maintenant appelé infotainment ». À cette époque, Raymond Corriveau rapporte l’avis de Thomas E. Patterson, professeur à Harvard. Ce dernier explique dans une étude que : « Le divertissement de l’information attire peut-être quelques nouveaux auditeurs à court terme, mais cela se fait non seulement au détriment d’une déperdition d’auditoire sérieux mais aussi d’une perte sévère de crédibilité et de légitimation des organismes de presse. » Et Raymond Corriveau de conclure que « les médias sous cette tendance lourde participent finalement à l’érosion du processus démocratique et au désintéressement des électeurs à la chose politique ». En bref, selon Patterson, l’infotainment assassine le journalisme.

 

L’attrait du public jeune

Heureusement pour la démocratie, tous ne partagent pas l’avis de Thomas E. Patterson. En 2012, un journaliste aux nouvelles de Radio-Canada, Normand Lester, défend la cause de Jean-René Dufort face à l’opinion publique en citant Albert Camus. « Il disait que le journaliste est un historien de l’actuel. Eh bien, il y a tout un public, les jeunes surtout, que Dufort a réussi à intéresser aux affaires publiques.» Ainsi, l’infotainment aurait la capacité d’informer une génération gavée d’actualité et blasée des faits divers. Cette théorie semble se valider au vu des résultats d’audimat d’Infoman. En effet, au Québec, l’émission dépasse certaines semaines les 600 000 téléspectateurs. Un sondage publié au mois d’octobre 2014 dévoilait que plus de 70% d’entre eux ont entre 18 et 35 ans. La question demeure de savoir si cette pratique menace ou non le journalisme aujourd’hui.

 

Une menace plus vaste

Dans une interview accordée au site web d’information Atlantico datant d’avril 2014, Rémy Rieffel, professeur en sociologie des médias à l’université Paris-II, explique que le succès de l’infotainment est concomitant à celui des réseaux sociaux. Selon lui, « l’information décalée et humoristique reste celle qui circule le plus sur ces plateformes. […] L’évolution culturelle du mode de consommation de l’information a joué un rôle, les personnes veulent en même temps se divertir et s’informer ». Finalement, l’infotainment est ce à quoi les internautes et spectateurs ont le plus facilement accès, d’où l’attrait qu’il exerce. Toutefois, on ne peut pas considérer que l’infotainment tue le journalisme ; à moins d’affirmer que c’est le web tout entier qui assassine le journalisme. Comme l’explique Rémy Rieffel, « nous sommes dans un système à deux vitesses. Les personnes qui souhaitent une information neutre, au-delà d’aller la chercher, vont devoir la payer. L’info-divertissement est accessible à tout le monde, cela fait de l’audience, fait monter les taux de clics mais l’information plus fouillée a un coût. Nous allons vers un système où l’information fiable est à chercher. » Au lieu donc d’accuser l’infotainment de décrédibiliser le journalisme, il est temps de déblayer le terrain pour rendre ce dernier plus visible à ceux qui veulent le voir. Bien sûr, les pessimistes diront qu’ils se font de moins en moins nombreux. Libre à nous de tenter de prouver le contraire.

 

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