Dans un climat politique explosif, de nombreuses voix de la communauté montagne se font entendre depuis plusieurs semaines contre le Rassemblement National. Quelles sont les propositions du parti d’extrême droite1 pour les montagnes ? Si une élection ou une coalition menait le RN au pouvoir, quelles seraient les conséquences pour celles et ceux qui vivent, travaillent et pratiquent des loisirs en montagne ?
Cet article devait initialement être publié dans un titre de presse spécialisée mais la direction a préféré le déprogrammer. Je le diffuse donc en toute indépendance.
Associations, athlètes, collectifs, fédérations, médias : de communiqués en publications sur les réseaux sociaux, de nombreux acteurs du monde de la montagne s’expriment depuis plusieurs semaines contre le Rassemblement National. Une dizaine de chercheurs, guides et militants associatifs ont ainsi publié une tribune intitulée « Les montagnards pour une sortie de crise par le haut » affirmant que « l’extrême droite1 n’apportera aucune solution viable pour des montagnes habitables ». Individuellement, les sportifs s’engagent aussi, comme les grimpeurs Hugo Parmentier et Nolwenn Berthier qui ont appelé au vote contre l’extrême droite dès la fin du mois de juin,ou Soline Kentzel, qui a poussé un cri du cœur sur son compte Instagram : « PAS DE RACISTES À MATIGNON ! ». Les skieurs Mathieu Navillod et Victor Galuchot ont également encouragé à « voter pour l’espoir » et « pour la vie ». Depuis, le Nouveau Front Populaire, coalition de partis de gauche, a arraché une majorité relative à l’Assemblée Nationale suite aux élections législatives anticipées. Le bloc Rassemblement National, lui, est relégué au troisième rang en nombre de sièges. Toutefois, fort de sa récente victoire aux élections européennes, le parti se voit bientôt au pouvoir. « Ce n’est que partie remise », a ainsi déclaré Marine Le Pen mercredi 10 juillet, fraîchement réélue à la tête du groupe RN de l’hémicycle. En parallèle, les atermoiements du Président de la République Emmanuel Macron dessinent un avenir politique incertain.
Dans les territoires de montagne, les électeurs ont largement fait barrage au RN au deuxième tour, à l’exception des Pyrénées Orientales, Alpes de Haute Provence, Alpes Maritimes et une partie des Vosges. Mais les résultats du premier tour donnent à voir une vague brune qui n’épargne pas beaucoup de départements montagneux. La question mérite donc d’être posée : de quoi serait réellement fait l’avenir sous un gouvernement chapeauté par l’extrême droite ? Quelle politique propose le Rassemblement National pour les montagnes et comment impacterait-elle le quotidien de celles et ceux qui y vivent, travaillent et pratiquent des loisirs ? Puisque le RN, comme l’ensemble des partis, ne s’intéresse pas spécifiquement aux territoires d’altitude, nous nous sommes plongés dans le programme, les discours et les prises de position du nouveau premier parti de France pour y voir plus clair.
Trois thématiques s’en dégagent :
CLIMAT
L’écologie ne fait pas partie des thématiques prioritaires du parti, que sont « la qualité de vie, la sécurité et l’immigration ». Elle n’est donc pas concernée par « les mesures d’urgence » imaginées par le parti pour « redresser notre pays ». Toutefois, le programme du RN annonce des réformes qui seraient mises en place en quelques mois pour « défendre la qualité de vie des Français en refusant toute écologie punitive ». Le RN dit lui préférer une « écologie de bon sens, basée sur les réalités scientifiques ». Si la formulation peut sembler anodine, elle sous-tend une pique adressée au GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Qu’importe qu’il s’agisse aujourd’hui de la plus haute instance mondiale en matière de projections climatiques : en août 2023 déjà, le député RN Thomas Ménagé, qui vient d’être réélu dans la 4e circonscription du Loiret, déclarait que le GIEC a « parfois tendance à exagérer ». Ainsi, les réalités scientifiques sur lesquelles le RN entend baser sa politique environnementale ne sont pas celles qui font consensus dans la communauté scientifique internationale
Les votes de Jordan Bardella au Parlement Européen témoignent de son manque de considération pour les questions écologiques
Concrètement, le RN a annoncé vouloir sortir du Pacte Vert pour l’Europe: il s’agit d’un ensemble de mesures devant permettre de devenir le premier continent climatiquement neutre d’ici 2050. Mais Jordan Bardella le considère comme « l’une des grandes menaces qui planent sur la France » (le 29/01/2024 sur RMC). De façon générale, ses votes au Parlement européen témoignent de son manque de considération pour les questions écologiques : contre la réduction de l’usage des pesticides, contre la loi sur la restauration de la nature, contre une règlementation relative à la déforestation, contre l’augmentation de la part d’énergies renouvelables, contre une réduction des émissions de gaz à effet de serre. La seule proposition en faveur du climat exprimée par le Rassemblement National se trouve dans son programme, où le parti promet de « réduire l’empreinte carbone de la France en soutenant les relocalisations industrielles et en favorisant les acteurs locaux dans la commande publique ».
Les habitants des territoires de montagne risquent d’en payer les frais
En bref : peu de perspectives en faveur du climat, et des montagnes qui n’ont pas fini de se réchauffer, entraînant avec elles des catastrophes climatiques dont les habitants des territoires de montagne et les acteurs du tourisme risquent de payer les frais, comme l’ont récemment démontré les violentes crues dans la vallée de la Roya, du Vénéon et du Val d’Aoste.
TOURISME
« Quelles seront vos mesures pour concilier environnement et tourisme ? » : c’est la question, qu’un journaliste de TV8 Mont-Blanc a posé au candidat RN aux élections législatives Anis Bouvard lors du débat d’entre-deux-tours de la 2e circonscription de Haute-Savoie (Annecy-Aravis). Sa réponse ? « Il faut enlever toutes les lois qui sont complètement débiles sur les voitures à faibles émissions (sic), sur toutes les thématiques écologiques, bégaye-t-il. Concernant le tourisme, je suis d’accord pour limiter à un Airbnb par foyer ». Voilà enfin une mesure concrète proposée par le RN. Anis Bouvard a depuis été battu par Antoine Armand (Ensemble).
Par ailleurs, le groupe RN à l’Assemblée nationale s’est à plusieurs reprises positionné contre la proposition de loi Climat et Résilience, c’est-à-dire contre l’accélération de la rénovation énergétique des logements. Cette loi, qui interdit progressivement aux propriétaires de louer des passoires thermiques, concerne tout particulièrement les territoires de montagne puisque selon la Fédération Nationale de l’immobilier, 38 % du parc immobilier en station de ski nécessiterait aujourd’hui d’être rénové pour pouvoir être loué, et 76 % d’ici 2034. Par contre, le RN s’est exprimé en faveur de l’augmentation des crédits pour la rénovation thermique des bâtiments.
« On terrorise les moniteurs de ski », Alexis Jolly, député RN
Très attaché à la propriété privée, le parti a voté contre la dépénalisation de l’accès à la nature. Le 27 mars 2024, en commission des lois, l’ex-député RN Mathilde Paris (battue au second tour de ces élections) opposait en effet le « braconnage et les vols de fruits » à la libre circulation des randonneurs. Le même jour, le député de la 6e circonscription de l’Isère Alexis Jolly (réélu avec 62 % des voix) prenait la parole dans l’hémicycle au cours d’un débat sur le dispositif de réduction d’activités pour les moniteurs de ski en âge de partir à la retraite. Son discours, porté au nom de son groupe parlementaire, donne à voir les positions du Rassemblement National quant à l’aménagement en montagne : confondant d’abord les « bonnets rouges » bretons avec les pulls rouges de l’ESF, Alexis Jolly se désole qu’« on empêche les moniteurs de ski de travailler et qu’on [les] terrorise alors que ces derniers ont besoin de canons à neige et de touristes sur les pistes ».
Le RN souhaite « faire de la France la première destination du monde s’agissant de la montagne » et ambitionne, sans mesures ni financement concrets, d’expérimenter « de nouvelles solutions de mobilité, du nouveau matériel qui fonctionne à l’hydrogène vert », ainsi que de « rendre sa place au chemin de fer » et de « programmer l’installation d’ascenseurs valléens pour éviter la circulation de milliers de véhicules ». En parallèle, le parti a voté contre l’interdiction de la vente de voitures thermiques neuves en 2035. Enfin, le RN s’est exprimé à plusieurs reprises en faveur des Jeux Olympiques 2030 dans les Alpes.
IMMIGRATION
Si le parti d’extrême droite entend « préserver le peuple français de la submersion migratoire », différents athlètes et institutions liées au monde de la montagne s’insurgent face à son programme. Mountain Wilderness a ainsi publié une tribune, soutenue publiquement par le média Outside, intitulée « Solidarité, entraide, coopération : des valeurs montagnardes fortement menacées ». Si ni la FFME ni la FFCAM ne se sont exprimées,la FSGT a publié un texte sur son compte Instagram contre « le projet politique xénophobe » du RN. Et l’alpiniste Hélias Millerioux, pourtant en expédition au Pakistan, a publié une story sur le même réseau social fustigeant « le jeu de la peur de l’autre ». Depuis son camp de base, il a tenu à rappeler ses origines : « J’ai grandi dans les quartiers populaires du 13e à Paris. Mes grands-parents sont des immigrés Croates dont un sans-papier. Et mon grand-père maternel Kabyle Algérien ».
Réserver la libre circulation aux ressortissants européens ? C’est une mesure illégale.
Ces prises de parole font référence au projet politique du RN qui considère l’immigration comme une « urgence » et prévoit dès son accession au pouvoir de « restreindre l’immigration illégale mais aussi légale ». Or, les montagnes françaises constituent des frontières et sont donc en première ligne sur ce sujet. Le RN souhaite « instaurer l’obligation de dépôt des demandes d’asile dans les ambassades et consulats » et rétablir les contrôles aux frontières pour « réserver la libre-circulation Schengen aux seuls ressortissants européens ». « C’est une mesure illégale », répond l’association Tous Migrants. La Cour de justice européenne a en effet rappelé la France à l’ordre en septembre dernier et le Conseil d’État a en conséquence annulé l’article qui « permettait d’opposer des refus d’entrée [sur le territoire français] en toutes circonstances et sans aucune distinction ».
« On a peur, reconnaît Michel Rousseau, co-président de l’association à Briançon. L’effet immédiat du RN au pouvoir, c’est a minima le retour aux anciennes pratiques, illégales », épinglées par la Défenseure des droits Claire Hédon en avril 2024 dans un rapport de 184 pages. Au vu de l’augmentation nette et décomplexée d’actes racistes enregistrée depuis le 9 juin 2024 en France, à l’issue du second tour des élections européennes, Michel Rousseau craint également une recrudescence « des pratiques violentes à l’égard des personnes exilées et des personnes solidaires ».
La politique du RN en faveur du pouvoir d’achat brille par sa vacuité
Pour conclure, la question du pouvoir d’achat, essentielle aux nombreux travailleurs saisonniers et précaires, apparaît en priorité dans le programme du RN. Mais elle brille par sa vacuité : le parti a voté contre l’augmentation du SMIC en 2022 et la promesse de Jordan Bardella de « baisser la TVA sur l’ensemble des produits énergétiques » n’est pas compatible avec la législation européenne. Dans le programme, le RN mise sur « une incitation forte à l’augmentation des salaires », sans que rien n’y contraigne les entreprises. Enfin, le monde de la montagne ne serait pas préservé des menaces qui pèsent sur la sphère associative, des manœuvres de censure médiatique et des attaques portées à la culture. Quand la démocratie vacille, c’est toute la société qui en pâtit, quelle que soit l’altitude où on vit.
1 Extrême, vraiment ?
Depuis plusieurs années, le Rassemblement National se défend d’être un parti d’extrême-droite. En amont des dernières élections sénatoriales, en mars 2024, le parti a donc déposé une requête pour contester cette classification, étiquette apposée par le Ministère de l’Intérieur. Résultat ? Rejeté, par le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative du pays, au motif qu’il n’y a « aucune erreur manifeste d’appréciation » dans la qualification d’ « extrême droite ». Ce jugement au fond vient confirmer une première décision rendue en référé en septembre.
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